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Grève du zèle au tribunal de Montpellier : quatre avocats pour un seul prévenu

Quatre avocats en robe noire face à la cour lors d'une audience au tribunal correctionnel de Montpellier, symbolisant la grève du zèle contre la loi SURE

La fronde des robes noires s’est poursuivie ce lundi 20 avril 2026 au tribunal judiciaire de Montpellier. À l’ouverture de l’audience des comparutions immédiates, quatre avocats se sont relayés pour défendre un seul prévenu, jugé pour exhibition sexuelle. Une mise en scène destinée à dénoncer la réforme de la justice pénale portée par Gérald Darmanin, plus connue sous le nom de loi SURE.

Cette grève du zèle s’inscrit dans un mouvement plus large engagé début avril par le barreau de Montpellier. Le texte gouvernemental a été adopté au Sénat le 14 avril. La contestation ne faiblit pas pour autant chez les pénalistes.

Quatre robes noires pour un seul prévenu : la scène insolite de l’audience

Lundi après-midi, dans la salle des comparutions immédiates du tribunal correctionnel, le rituel habituel a laissé place à une chorégraphie inattendue. Un jeune homme en fugue de l’unité psychiatrique La Colombière, poursuivi pour exhibition sexuelle, a vu se succéder à la barre non pas un défenseur mais quatre. Chacun reprenant la parole après l’autre, multipliant les observations et les demandes de précisions.

Ce dispositif inhabituel n’avait rien d’un hasard. Les avocats montpelliérains avaient choisi de passer à une nouvelle forme d’action : la grève du zèle. Après la cessation pure et simple de l’activité pénale menée du 9 au 14 avril, la profession expérimente désormais la stratégie inverse, ralentir les audiences en multipliant les interventions légitimes dans les dossiers.

La grève du zèle consiste à appliquer à la lettre toutes les règles procédurales et à multiplier les interventions autorisées, ce qui rallonge mécaniquement la durée des audiences.

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Loi SURE et plaider-coupable criminel : le cœur du conflit

Au centre de la colère des avocats se trouve un dispositif précis : l’extension du plaider-coupable aux affaires criminelles. Ce mécanisme permettrait à un accusé ayant reconnu les faits de négocier sa peine avec le parquet, puis d’être jugé en une demi-journée, sans témoins, sans experts appelés à la barre et sans jury populaire. En échange de cette reconnaissance, la peine encourue serait réduite d’un tiers.

Le gouvernement présente cette réforme, baptisée SURE pour Sanction Utile, Rapide et Effective, comme une réponse à la saturation des cours d’assises. Environ 6 000 dossiers criminels seraient aujourd’hui en attente de jugement, certains depuis plusieurs années. Le garde des Sceaux défend un outil destiné à désengorger les juridictions et à raccourcir le délai entre les faits et le verdict.

Les pénalistes y voient une menace pour les fondements mêmes du procès pénal. La justice criminelle reposerait désormais sur un entretien entre le procureur et la défense, le jury populaire se trouvant de fait écarté des crimes les plus graves.

Le bâtonnier Pierre Lafont en première ligne

Figure centrale du mouvement à Montpellier, le bâtonnier Pierre Lafont ne cache pas son hostilité. Pour lui, le texte dépasse la simple question des délais de jugement. C’est toute l’architecture démocratique du procès criminel qui est remise en cause, avec la disparition programmée du jury populaire.

« Ce projet vise à instaurer une justice expéditive au rabais, pour des raisons budgétaires. La France a un des plus faibles budgets de la justice en Europe, en proportion de sa population. Si le Sénat a supprimé certaines dispositions de la loi, le plaider-coupable est toujours là. »

Pierre Lafont, bâtonnier du barreau de Montpellier

Le barreau de Montpellier, qui regroupe près de 1 400 avocats, avait voté à l’unanimité l’arrêt complet de l’activité pénale du 9 au 14 avril, hors contentieux de la liberté. La mobilisation avait culminé le 13 avril avec la journée « justice morte », organisée dans l’ensemble du territoire national.

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Un texte adopté par le Sénat, la bataille se déplace

Le 14 avril, les sénateurs ont adopté la loi SURE par 224 voix contre 118, retouchant certaines dispositions sans revenir sur le plaider-coupable criminel. Le texte doit désormais rejoindre l’Assemblée nationale pour poursuivre son parcours parlementaire. Pour les avocats, la bataille n’est pas perdue : elle change de terrain.

La position des magistrats eux-mêmes ajoute une complexité : le Syndicat de la Magistrature estime que le texte « acterait l’ultime renoncement à une justice pénale de qualité ». Une convergence rare entre défense et juges, qui nourrit le sentiment d’une alliance professionnelle contre la réforme.

À retenir : le plaider-coupable criminel permettrait de juger certains crimes en demi-journée, sans jury populaire ni débat contradictoire public, à condition que l’accusé reconnaisse les faits.

De nouvelles mobilisations attendues dans les semaines à venir

Le barreau de Montpellier n’entend pas en rester là. « D’autres mouvements de grogne des robes noires contre la loi Darmanin sont attendus dans les semaines qui viennent », indique le bâtonnier Pierre Lafont. La grève du zèle pourrait s’étendre à d’autres audiences, obligeant le tribunal à repenser son organisation.

Pour les justiciables, les conséquences sont concrètes. Audiences allongées, dossiers reportés, gestion du calendrier chamboulée. Le tribunal correctionnel de Montpellier, déjà soumis à une forte pression de dossiers, risque un ralentissement supplémentaire tant que le conflit n’aura pas trouvé d’issue. Les Montpelliérains concernés par une procédure pénale en cours doivent s’attendre à des délais plus longs que d’ordinaire.