La consommation de drogues n’a jamais été aussi forte en Europe et l’Occitanie figure parmi les territoires les plus exposés. Réunis à la Faculté de médecine de Montpellier, les spécialistes de la toxicologie d’urgence ont dressé un constat sans détour : une cocaïne toujours moins chère, des enfants intoxiqués de plus en plus tôt et un flot ininterrompu de nouvelles substances.
Un marché européen « de plus en plus varié »
Le nouveau rapport annuel de l’Agence de l’Union européenne sur les drogues, publié courant juin, ne laisse guère de place au doute. Les substances psychoactives deviennent « de plus en plus variées » et toujours plus disponibles, au point qu’une nouvelle molécule est détectée chaque jour sur le continent. Les drogues de synthèse explosent.
Le bilan humain donne le vertige. Près de 7 600 décès par surdose ont été recensés en un an dans les pays de l’Union. La cocaïne s’impose désormais comme la deuxième drogue la plus consommée derrière le cannabis. La France a même saisi en 2024 un volume record de 53,5 tonnes, du jamais-vu selon l’agence européenne.
« Avec la disponibilité et la facilité de se les procurer, la consommation des drogues, qu’elles soient conventionnelles ou de synthèse, augmente avec le temps et cela s’accompagne de polytoxicomanie. »
Bruno Mégarbane, chef du service de réanimation médicale et toxicologique de l’hôpital Lariboisière
Le spécialiste, présent au congrès montpelliérain, pointe plusieurs ressorts : l’isolement individuel, un monde occidentalisé fragilisé, la levée de certains interdits et la banalisation de l’usage. « Vous pouvez vous faire livrer de la drogue à la maison », résume-t-il.
Une cocaïne bradée, des enfants en première ligne
Le prix raconte à lui seul la bascule. Le gramme de cocaïne se négocie aujourd’hui sous la barre des 40 euros dans la région quand il valait le double il y a quelques années. À Alès, la guerre des tarifs entre trafiquants l’a même fait tomber à 37,5 euros à la mi-juin. La pureté moyenne atteint 73 %, un niveau qui aggrave les risques.
« Nous avons toujours une forte augmentation de la consommation de cocaïne, avec une baisse des prix… cette drogue a toujours moins mauvaise réputation », confirme Henri Cazeneuve, chargé de communication à la direction interdépartementale de la police nationale de l’Hérault. L’Occitanie et l’Île-de-France se distinguent au niveau national car elles se trouvent sur les routes d’acheminement du produit qui transite par l’Espagne.
Le versant sanitaire inquiète davantage encore. Les services d’urgences pédiatriques voient arriver des tout-petits victimes des conduites addictives de leurs parents, par inhalation ou en léchant des surfaces contaminées.
« Il y a un pic avant 3 ans avec des intoxications. On en a de plus en plus, c’est inquiétant, c’est la même croissance que l’on a connue avec le cannabis il y a dix ans. »
Isabelle Claudet, responsable des urgences pédiatriques au CHU de Toulouse
Les conséquences pour ces enfants sont lourdes : troubles neurologiques, convulsions, parfois coma. Autre signal d’alerte, l’âge de la première prise recule. Certains adolescents testent la cocaïne dès le collège, autour de 14 ou 15 ans, séduits par un produit moins cher et plus pur. La récente interpellation dans le tramway d’un collégien de 13 ans lié à une drogue de synthèse illustre cette dérive.
Crack, kétamine et opioïdes de synthèse : les nouveaux fronts
Derrière la poudre blanche, d’autres produits gagnent du terrain. Les organisations criminelles du sud de la France proposent désormais une cocaïne « basée », prête à l’emploi sous forme de crack et encore plus addictive. Dans l’Hérault, la police relève pour l’instant des « cas isolés, dans des quartiers ciblés », un phénomène également observé à Nîmes.
La kétamine, puissant anesthésiant vétérinaire, s’installe quant à elle dans les fêtes : trois kilos ont été saisis à la mi-mai lors d’une free-party en Lozère. Les toxicologues surveillent surtout les nitazènes, des opioïdes de synthèse 200 à 300 fois plus puissants que la morphine. L’agence européenne en a déjà répertorié 25, responsables de la moitié des décès par opioïde dans les pays baltes.
Le spectre du fentanyl, qui provoque environ 100 000 morts par an aux États-Unis, plane sur l’Europe sans s’y être installé. « Il y a des cas, c’est marginal, il n’y a pas de phénomène épidémique », tempère le professeur Mégarbane.
Montpellier en vigie face à une menace mouvante
La capitale héraultaise n’est pas un simple témoin de cette évolution. La 14e Journée montpelliéraine de toxicologie d’urgence, organisée le 17 juin à la Faculté de médecine du campus Arnaud de Villeneuve, réunit chaque année soignants et chercheurs pour anticiper ces bascules. Le CHU dispose aussi d’un centre de soins et de prévention en addictologie qui accompagne les usagers vers un sevrage.
Sur le terrain, les saisies se multiplient à l’image de la fouille massive menée à la prison de Villeneuve-lès-Maguelone. Reste le nerf de la guerre pour les autorités comme pour les soignants : la prévention, alors que les produits n’ont jamais été aussi accessibles.
- 53,5 tonnes de cocaïne saisies en France en 2024, un record national.
- Moins de 40 euros le gramme, contre le double il y a quelques années.
- 25 opioïdes de synthèse de type nitazène déjà identifiés en Europe.
- Près de 7 600 décès par surdose recensés en un an dans l’Union européenne.















